Mélanger les niveaux chez les jeunes footballeurs : pourquoi, quand et comment
Par Annabelle Lauqué, préparatrice mentale du sport, Soustons (Landes)
Ça me rend folle. Presque chaque jour, en cabinet comme au bord des terrains, je vois la même chose : des enfants de 10 ou 11 ans qui ont déjà compris qu'on les avait rangés dans « l'équipe des moins bons ». Ça s'entend dans leur façon de parler d'eux, ça se voit quand ils baissent les yeux dès qu'on parle de foot, ça se mesure le jour où ils ne veulent plus aller à l'entraînement.
Et de l'autre côté, il y a ceux de « l'équipe A ». Douze ans, déjà la boule au ventre avant chaque match, le sommeil qui se dégrade, la peur de rater et d'être rétrogradé. On les croit privilégiés. Ils sont souvent sous pression.
Ces enfants n'ont pas fini de grandir, et on a déjà décidé pour eux qui ils sont.
Ma position est claire : pas d'équipe « forte » ni d'équipe « faible » tant que les enfants jouent à 8, c'est-à-dire jusqu'en U13. Et même après le passage au foot à 11, les groupes doivent rester ouverts.
J'ai découvert le football de formation au Centre de Formation des Girondins de Bordeaux en 2008-2009. Depuis dix ans, j'accompagne de jeunes footballeurs en préparation mentale, et je vois toujours le même scénario : des enfants classés trop tôt, sur des critères qui n'ont rien à voir avec leur potentiel.
Classer à 11 ans, c'est classer des corps, pas des talents
Deux enfants de la même catégorie ne vivent pas au même âge. Un enfant né en janvier a presque un an de plus que celui né en décembre, et à la puberté l'écart de maturation peut atteindre 6 ans (ASF / HEFSM, 2022). Résultat : les plus âgés et les plus précoces sont surreprésentés à chaque sélection, jusque chez les pros (Salinero et al., 2013).
Pourtant, ceux qui passent malgré tout ont souvent plus d'avenir. Dans une académie anglaise suivie sur onze saisons, les joueurs nés d'octobre à décembre avaient environ quatre fois plus de chances de signer pro que ceux nés de janvier à mars (Kelly et al., 2020). Obligés de compenser, ils ont développé plus tôt leur technique, leur lecture du jeu et leur mental.
Et les niveaux bougent énormément entre 9 et 11 ans. Un enfant peut avoir beaucoup de retard à 10 ans, puis progresser énormément en quelques mois. Le plus important est donc de ne jamais figer les étiquettes.
Équipe A, équipe B : les enfants ne sont pas dupes
On peut appeler les équipes « Bleus » et « Rouges » : dès 8 ou 9 ans, tous savent laquelle est la forte. Ce qu'ils entendent, c'est « tu es dans l'équipe A parce que tu es bon » ou « tu es dans l'équipe B parce que tu es moins bon ». Et ils le vivent comme un jugement sur leur valeur.
En équipe faible, l'enfant intègre vite qu'il « n'est pas assez bon ». Moins de soutien, moins de retours positifs, moins de progrès, puis l'abandon : la fédération suisse décrit exactement ce cercle vicieux (ASF / HEFSM, 2022). Il finit par jouer au niveau de l'étiquette qu'on lui a collée.
En équipe forte, la pression change de forme : peur de descendre, peur de rater, sommeil qui se dégrade. La confiance y est aussi plus fragile qu'on ne croit. Des chercheurs grenoblois l'ont mesuré chez de jeunes gymnastes : l'image qu'un enfant a de son niveau baisse quand le niveau moyen de son groupe monte (Chanal et al., 2005). Ajoutez les clans, les moqueries, l'entre-soi : le club se coupe en deux.
Pourquoi mélanger les niveaux
- Les meilleurs apprennent à s'adapter. Avec des partenaires moins à l'aise, ils ne peuvent plus compter uniquement sur les autres bons joueurs. Ils doivent lire le jeu, guider, faire jouer. Une compétence précieuse dans un sport où l'équipe change chaque saison.
- Les moins avancés progressent plus vite. Ils jouent au contact d'enfants qui ont de bonnes habitudes de jeu, et ils les copient.
- Le groupe est plus soudé. On évite d'installer très tôt une hiérarchie entre « les forts » et « les faibles ».
- Certains enfants reprennent confiance. Dans une équipe équilibrée, ils peuvent être valorisés au lieu d'être catalogués « deuxième équipe ».
- Les matchs sont plus riches tactiquement. Une équipe équilibrée est souvent plus complémentaire qu'une équipe composée uniquement des meilleurs individuellement.
Mélanger, oui. Au hasard, non.
Je ne recommande pas un mélange totalement aléatoire. Pour des U11, je privilégie des équipes équilibrées, par exemple :
- 2 à 3 joueurs très à l'aise ;
- 3 à 4 joueurs intermédiaires ;
- 2 à 3 joueurs en développement.
Et on fait tourner les compositions régulièrement, pour que personne ne s'installe dans un rôle.
| Période | Ce que je recommande |
|---|---|
| Jusqu'en U13 (avant le foot à 11) | Équipes équilibrées et tournantes, aucune équipe A ou B. |
| À partir de U14 (foot à 11) | Des groupes de niveau si nécessaire, mais ouverts : revus plusieurs fois par saison, avec des séances communes chaque semaine. |
Le règlement le permet déjà : dans les Landes, le championnat U13 accueille des U12, des U13 et jusqu'à trois U11 par équipe (District des Landes, 2025-2026).
Ce que je dis aux éducateurs et aux parents
- Éducateurs : avant chaque choix, regardez le mois de naissance. Vous retenez le meilleur joueur, ou le plus âgé ?
- Éducateurs : évaluez ce qui ne se voit pas au chronomètre : prise d'information, réaction à l'erreur, comportement dans le collectif.
- Parents : un surclassement n'est pas une médaille, et un retour dans sa catégorie n'est pas un échec.
- Parents : après le match, demandez « Tu t'es amusé ? Qu'est-ce que tu as appris ? » plutôt que « Vous avez gagné ? ».
En conclusion
Le meilleur joueur de 11 ans n'est pas forcément le meilleur de 18 ans. Classer trop tôt abîme la confiance des uns, met une pression inutile sur les autres et divise le club. Mon rôle est d'aider le précoce à traverser ses premières difficultés, le tardif à garder confiance, et les adultes à regarder au-delà du gabarit.